communiqué de presse n°3, (17/03/2000)

Michel Robert : la leçon de style de l'aîné des "Bleus"

L'un des faits marquants des championnats d'Europe d'Hickstead en août 99, fut la beauté de la prestation fournie par Michel Robert et son presque pur-sang Auleto (par Spoleto xx). Après avoir gagné le barème C, certains guettaient l'effondrement programmé de ce petit cheval à l'apparence fragile. Il n'en fut rien. Auleto fut à deux doigts de la médaille d'or individuelle. Finalement quatrième, Michel avait donné pendant ces quatre jours une très belle leçon d'équitation. En cette année olympique, Robert porte ses 50 ans comme un charme. Le couple Robert-Auleto apparaît comme l'un des plus solides en vue de Sydney (en attendant d'être rassuré sur le retour à la haute compétition de Rochet M, le cheval de 17 ans de la championne d'Europe, ALexandra Ledermann, arrêté depuis septembre dernier).

Pour ce perfectionniste, sa vie à cheval aura été une perpétuelle séance d'apprentissage qui a commencé à 4 ans... "Nous n'avions pas de poney à l'époque, alors je sautais les rosiers du jardin sur le dos d'un mouton." A 7 ans, il passe sur le dos des chevaux d'attelage de son père médecin qui lâchera la médecine pour créer un club hippique près de Chambéry. A 19 ans, le monitorat en poche, Michel Robert apprendra son métier d'homme de cheval chez l'un des meilleurs cavaliers de concours complet de l'époque, Jean Sarrazin. Au programme : enseignement, dressage, compétition et commerce. A la mort de ce maître, un an après les Jeux de Mexico, Michel Robert reprend son écurie et devient champion de France de complet (70). En 72, il participe aux Jeux Olympiques de Munich dans cette discipline.

Après Munich, vous décidez de passer au saut d'obstacles, pourquoi?

M.R : J'avais déjà fait mes premiers concours hippiques avant cette date puisque je crois avoir gagné ma première Coupe des Nations à Ostende, en 1971. Après les Jeux j'ai décidé de me consacrer uniquement au saut d'obstacles parce que je trouvais cela plus stable même si plus difficile. C'est avec Belle Bleue, en 79, avec qui j'ai gagné le Grand Prix de Madrid et 3ème du Grand Prix d'Allemagne à Aix-la-Chapelle, que tout a vraiment commencé. Après il y a eu Idéal de la Haye avec qui j'ai été champion du monde par équipe en 1982 et médaille de bronze individuelle, puis Lafayette, Nonix, Sissi de la Lande, Vondéen, Airborne jusqu'à Auleto aujourd'hui.

De tous ces chevaux, s'il n'en fallait qu'un, lequel retenez-vous?

M.R : Sissi de la Lande : une jument très sensible, très fine qu'il fallait monter avec beaucoup de précision et énormément de confiance. Une jument que je n'avais pas le droit de tromper, sinon tout était fichu. Je n'ai jamais eu de problème avec elle. Elle correspondait très bien à ma façon de monter comme tous ces chevaux près du sang. J'ai eu des résultats sur une période très courte : quatre médailles d'argent et de bronze aux Championnats d'Europe puis du Monde en 1993 et 1994.

Quelle est la principale qualité d'Auleto et celle qui lui manque?

M.R : sa principale qualité : la confiance qu'il a en moi, il ne doute pas et du coup, il a confiance en lui. Il est respectueux, il n'aime pas toucher les barres. Il est très courageux, il n'a peur de rien. Son problème est d'ordre technique parce qu'il est handicapé par son style. Il est fait en pur-sang, il n'a pas tellement de force. Auleto a couru 52 Grands Prix et il est 48 fois classé. Quelque part, c'est mieux que Calvaro. C'est une régularité dont peu de chevaux font preuve.

Pourtant ce n'est pas Calvaro, ni Baloubet. Auleto n'a pas leur force justement?

M.R : C'est vrai, c'est un cheval léger qui a donné à réfléchir à beaucoup de monde qui pensait qu'il ne pouvait pas le faire à Hickstead. Le premier jour il gagne, le deuxième jour on a dit que s'il passait, cela tenait du miracle. En fait, moi je dis que si j'avais encore un peu mieux monté le troisième jour, il était médaille d'or. Il s'en est fallu d'une faute. C'était possible. Je suis d'accord pour dire qu'il a moins de qualité que Sissi, Calvaro et compagnie, mais c'est à moi de compenser avec le métier, le métier du cheval, sa préparation mentale. S'il l'a fait, c'est qu'il était capable de le faire : on ne peut pas obliger un cheval à faire ce qu'il ne peut pas.

Où avez-vous déniché Auleto, pourquoi est-il né : courses ou saut d'obstacles?

M.R : Il est AQPS (autre que pur-sang), son père et son père de mère sont pur-sang. Auleto a fait que du saut d'obstacles mais toute sa famille courait sur les hippodromes Il correspond tout à fait au type de cheval que j'aime : Lafayette avait une mère pur-sang, Nonix aussi. J'ai eu beaucoup de chevaux très près du sang. C'est ce que tout le monde aura dans l'avenir. D'ailleurs lorsque l'on voit les nouveaux chevaux de Sloothaak et autres, ce sont des chevaux qui sont plus près du sang.

Chacun de vos parcours ressemble à une leçon d'équitation, est-ce un aspect que vous soignez particulièrement ? Pour faire joli?

M.R : (il rit). Non, je pense que je suis encore loin de la perfection, mais c'est vrai que je recherche à faire le mieux possible. A Hickstead, il y avait encore un tas de choses à améliorer même si cela ne se voyait pas de l'extérieur. Ce n'est pas une démarche délibérée de vouloir faire beau. Mon but est de travailler bien, d'être proche de mon cheval, de sentir mon cheval, sentir ce que je fais. Ce qui se voit de l'extérieur, les gens l'interprètent comme ils le veulent.

Que vous inspirent les parcours de Roger-Yves Bost ou de Jan Tops?

M.R : Je pense qu'ils souhaiteraient faire des progrès. Ils ont un handicap important à compenser : leur position. Ils la compensent par leur volonté et leur ténacité. Une bonne position rend l'équitation plus facile.

Et Alexandra Ledermann, où se trouve sa force?

M.R : Dans sa volonté. Elle a une volonté admirable. J'admire beaucoup Alexandra. Bosty aussi fait des choses fantastiques. Comme Jan Tops. C'est d'autant plus méritoire d'arriver à de tels résultats avec des chevaux moyens et une position qui n'est pas forcément un atout.

Vous estimez que la préparation psychologique n'a pas l'importance qu'elle mérite dans le saut d'obstacles. Peut-être est-ce aussi une question de culture, le risque d'être raillé?

M.R : Cela ne me gêne pas de dire que je fais du yoga ou de montrer que je fais une préparation mentale avant mes épreuves. Je pense que c'est impossible de réussir autrement. Dans les autres sports, c'est celui qui ne le ferait pas dont on se moquerait.


Vous semblez parfois, souvent même, détaché du monde (équestre) qui vous entoure, vous semblez un peu en marge : est-ce une fausse impression, êtes-vous à l'aise dans ce milieu?

M.R : Disons que pour être fort, j'ai besoin d'être seul, sinon je me disperse un peu. Lors de la reconnaissance du parcours, je ne suis pas assez bon pour être au milieu de la foule, tout entendre pour ensuite en faire abstraction lors de mon parcours. Je préfère la faire seul, avoir mon propre avis et si j'ai besoin d'un avis complémentaire, je vais interroger une personne de mon choix que je sais compétente. C'est valable pour un parcours comme pour le reste. Il faut arriver à savoir faire le tri. Tout ce que l'on peut entendre raconter s'imprime en soi malgré tout. Alors j'évite.

Un professionnel ne peut pas vivre uniquement de la compétition : quelle est votre activité pécuniaire essentielle, commerce, courtage, enseignement?


M.R : Le commerce et l'enseignement, à côté de la compétition.

Après Dublin 82, vous avez vendu Idéal de la Haye, après La Haye 94 vous avez vendu Sissi de la Lande, alias Miss, après Hickstead 99, vous avez toujours Auleto : seriez-vous devenu sentimental ou n'avez-vous eu tout simplement aucune demande?

M.R : Je crois que ce n'est pas encore l'heure. Il y a une heure pour chaque chose. Ce n'est pas l'heure pour Auleto. Si j'ai une chance de faire encore quelque chose aux Jeux Olympiques avec ce cheval, pourquoi pas ! Je pense qu'après les Jeux Olympiques, il pourra encore faire plaisir à une fille ou à plein de monde car c'est un cheval extraordinaire.

C'est donc quasiment systématique chez vous de vendre un cheval après un titre ou une médaille sachant qu'il ne pourra pas mieux faire?

M.R : Non. Par forcément. Nous avons gardé Lafayette jusqu'au bout et Nonix est actuellement au pré chez son éleveur M. Lequien, dans le Nord de la France.

Vous avez fêté vos 51 ans à Noël : suivez-vous une quelconque préparation physique (sport, régime) pour rester ainsi au top?

M.R : Tous les matins depuis dix ans, je fais des exercices physiques : stretching, yoga ou gymnastique, appelez cela comme vous voulez. Ce sont des positions d'étirement avec des respirations. Cela m'améliore sur le plan physique. Je suis beaucoup plus souple qu'il y a dix ans. Les résultats positifs m'ont encouragé à continuer. De plus je ne fume plus et j'ai limité les boissons, je les ai même proscrites pendant une compétition. J'ai limité le café, mais dans l'ensemble rien de draconien.

Je vous donne le choix pour 2000 entre le Grand Prix de Calgary (1,3 millions de francs au vainqueur) et la médaille d'or de Sydney (0 franc, 0 centime) : que prenez-vous ?

M.R : Je prends Sydney. L'argent n'est pas ma motivation. Si je voulais faire de l'argent, je m'arrêterais tout de suite de monter en concours. C'est clair. Une médaille est une récompense qui encourage à continuer. Ce qui me fait surtout plaisir, ce sont les parcours bien faits. Que je sois 4ème ou que je gagne une médaille au Championnat d'Europe, cela n'a pas changé grand chose pour moi. Ce qui m'a fait le plus plaisir à Hickstead, c'est d'avoir démontré qu'avec du bon travail et une belle équitation, on peut y arriver même avec un cheval comme Auleto qui, effectivement n'est pas extraordinaire. Aujourd'hui, les gens ont plus besoin de valeur d'exemple que de discours. De vrais exemples, comme Neco ou Hugo Simon, qui montrent que si l'on s'entretient physiquement, on peut monter au haut niveau jusqu'à la soixantaine. C'est quelque chose que je veux laisser : un exemple.

Le saut d'obstacles d'aujourd'hui est-il suffisamment respectueux des chevaux?

M.R : Oh oui, rien à voir avec il y a 25 ans ! Les chevaux sont beaucoup plus dorlotés, même dans la haute compétition. Ce qui me désole le plus, c'est de sauter sur de mauvais terrains. Les cavaliers ont réussi à comprendre qu'il faut sauter sur un bon sol. Aujourd'hui, en indoor, nous avons 90% de bons terrains alors qu'il y a seulement dix ans, il y avait 90% de mauvais sols. C'est déjà un progrès énorme. Ensuite, le confort des chevaux en camion est excellent. Les boxes en concours sont par contre souvent bien trop petits et installés dans des endroits où il y a un peu trop de bruit.

Jusqu'où peut-on aller pour rendre un cheval respectueux?

M.R : Rien, on ne fait rien. J'ai moi-même essayé ces méthodes étant plus jeune. Je n'ai pas toujours eu de bons chevaux, j'étais jeune, j'ai fait des conneries, mais maintenant aujourd'hui c'est doping 0 et quand je dis zéro, c'est rien du tout, aucune vitamine, même pas de la B 12, interdiction formelle à mes grooms de donner quelque chose et au niveau de la préparation, c'est aussi totalement zéro. Les vitamines, ça ne sert à rien, c'est de l'argent foutu en l'air, c'est amener des produits chimiques dans un corps qui n'en a pas besoin.

Si vous êtes battu dans un barrage pour une superbe voiture par un cavalier dont vous savez pertinemment qu'il a employé des méthodes frauduleuses, vous faites quoi alors?

M.R : Je travaille encore plus, j'attends et puis le jour où je ne peux plus gagner avec mes méthodes, j'arrêterai. Ce qui me fait plaisir c'est qu'avec un cheval qui, comme vous le dites, n'est pas extraordinaire, on arrive à faire de tels résultats sans aucune préparation artificielle. Je pense que c'est quelque chose qu'il faut dire. Et il faut dire aussi qu'il y a beaucoup de chevaux qui sont pourris et abîmés parce qu'ils ont été préparés et drogués. Quand un cheval a un petit bobo que l'on cache, cela devient un grand bobo. Il suffit de réfléchir à cela pour l'enrayer. Si je ne faisais pas mes exercices le matin : je deviendrais raide. Je peux compenser cela par de la chimie, mais à 55 ans je suis mort.

Le discours que vous tenez se rapproche de celui des nouveaux maîtres, des murmureurs : que pensez-vous de cette nouvelle vogue?

M.R : C'est une façon de lancer des messages et ce n'est pas idiot. C'est une façon de faire réfléchir, de pousser les gens à se dire : ah oui, un cheval n'est pas une mécanique. Ça a du bon. D'Orgeix a été le premier à apporter une telle réflexion à une époque où les militaires ne cherchaient pas trop à savoir si les chevaux avaient des états d'âme. D'Orgeix a été un des premiers à s'occuper du mental du cheval, à le récompenser. Qu'il y ait un mouvement qui se crée autour de cela aujourd'hui, je ne suis pas contre.

A propos de longévité, pensez-vous faire mieux que Neco (64 ans)?

M.R : C'est ce qu'il me reste à écrire. Neco est un personnage, Michel Robert en est un autre. Ce n'est pas un défi que je me lance, mais j'ai envie de continuer, je ne sais pas jusqu'où j'irai. Peut-être jusqu'à 80 ans, pourquoi pas! A l'âge de trente ans, je pensais que si à 50 ans je montais encore en concours, ce serait formidable.

Quelle est votre lecture de chevet?

M.R : Tout ce qui touche au yoga, bouddhisme, à la culture orientale. J'essaye de piocher des trucs à la fois pour les chevaux et pour moi, sans avoir de gourou ou de religion particulière. On a beaucoup à apprendre de cette culture et dans les années à venir de plus en plus de gens y viendront. C'est la voie du bonheur et de la réalité : aujourd'hui, dans le monde moderne, on s'éloigne des vraies valeurs.

Anne Kursinski a pour habitude de dire qu'enseigner permet de récapituler sa propre équitation...


M.R : Tout à fait. De toute façon on dit ce qu'on aimerait s'entendre dire. Néanmoins, l'enseignement oblige à réfléchir pour ensuite, poser et proposer des fondements très solides à vos éléves. On peut difficilement arriver à progresser si on ne fait pas d'enseignement.


Propos recueillis par Pascal Renauldon.